Samedi, 29. Avril 2007 - 11:03 Heure
Ô Cloche raconte-moi la cloche!

de jean-claude Valentini



Quand j'entends des cloches, je ne le nie pas, j'entends des cloches. Ce ne sont pas des miaulements rauques, en provenance d'à côté, mais les chocs à contretemps du battant, à l'intérieur d'une sorte de vase de métal retourné, les traditionnels ding! Dong! Idem pour le minaret qui oulakbare, allahou'akbar! Souvent une simple cassette. Le monde se déspleenise à toute bombe. Tous les appels à la prière seront bientôt sous-traités par une plate-forme orange téléologique.

Les fidèles, au contraire, ne l'entendent pas du tout, mais alors pas du tout de la même oreille. Les doctes surtout, entre tous, les plus fidèles. La plupart sont docteurs en herbe. La foi, ils l'ont chopée, tout le monde sait comment, en 68. Ces docteurs l'ont donc chevillée au corps, la cloche. Comme ça, où qu'ils aillent, ils l'ont toujours avec eux, c'est pratique. Femmes et hommes, tout le monde profite de leur pensée oecuménique. Je sais, mauvais jeu de mot, mais bon cliché.

A partir de ça simultanément çà! tout change. L'imagination réplique au galop. Sirène nostalgique de derrière les flots, de la coloniale entreprise, l'ultime écho. De quoi se la psychoter douce. Tous ces doctes en herbe s'occupent essentiellement de dénouement, considérant que la tragédie est derrière eux. Déballer la pensée, mais alors la mettre à poil, carrément! est en effet leur affaire commune. Chacun avec sa méthode évidemment qui toutes sont systématiques.

L'un, coriace, atteste que les cloches expriment le coeur bien ficelé de l'Empire; au sens administratif et juridique du terme. J'avoue ne pas l'avoir aussi fine. Un chas n'y suffirait pas. Mais soit! J'en parlerai à ma voisine. Un autre, Lumbago des Limbes, imagine que les cloches sont l'âme perdue du peuple; au sens spirituel, c'est-à-dire soûlant du mot. C'est beaucoup trop gros pour moi. S'engager là-d'dans, réclame, outre grandes oreilles et longs bras, de savoir tresser des tonnes de nouilles téléscopiques sans s'y emmêler le pinceau.

Reste le bavard, roi du dénouement. Et là je suis bien conscient de briser un tabou. Mais avec l'âge, c'est autant que le jardinage, un plaisir à ne pas louper; s'en priver serait faire tort à l'humanité toute entière. Ce docte bavard jure que derrière les cloches en question se trouve en réalité un énorme sac de noeuds kyno-techniques, à têtes de serpents fondamentalement antijudaïques. Vaste entreprise qui espère un nouvel Alexandre! Mais ce raccourci qui vise à aplatir l'horizon européen, alléluia! que le monde soit neuf now! c'est précisément un Pie quelconque qui en a soutenu la gageure.

Si donc, ce bavard, entre tous les doctes, est le moins original, de tous, il reste le plus fidèle: il n'entend que le glas qu'il boit à grandes goulées. Ce son de cloche-là est sur les hauteurs. En Autriche ou en Iran. Et quel bonheur d'y voir aussi toute la beauté du monde. Presque une table rase. Vraiment, quel bon vivant que ce moine-là qui s'enthousiasme simultanément pour Aristote et Lacan et rêve d'engloutir le monde à l'allemande, en riant. De tous les sons de cloche, il est l'as, le désespoir fait homme.